Collections | Volume 8 | numéro 4

Entrevues et portraits

Rodney Saint-Eloi et Yara El-Ghadban

Une invitation à co-écrire le grand livre du Québec sur le RACISME

Samuel Larochelle

En mariant leurs plumes pour écrire Les racistes n’ont jamais vu la mer (Mémoire d’encrier), Rodney Saint-Eloi et Yara El-Ghadban n’ont pas voulu créer un manifeste antiraciste ni pointer du doigt les personnes blanches avec un ton moralisateur. Ils ont plutôt pris le pari de se raconter, de s’exposer, de partager leurs blessures, leurs joies et leurs expériences. D’ouvrir l’espace sécuritaire dans lequel ils font preuve de vulnérabilité en invitant tous les lecteurs et toutes les lectrices à y ajouter un chapitre. Selon eux, cet ouvrage peut être perçu comme l’introduction du grand livre du Québec sur le racisme.

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« Yara et moi, on n’est pas politiciens et on n’a pas besoin de votes, alors on a décidé de parler. »

Rodney Saint-Éloi

Même si le duo a choisi un ton d’écriture qui n’avait rien d’une attaque en règle envers les Québécois, l’auteur et éditeur Rodney Saint-Éloi écrit que parler de racisme l’inquiète et le soulage, avant d’ajouter que le travail menant à la publication de ce livre est un « rendez-vous avec l’histoire longtemps occulté ». « Quand on commence à dire le mot raciste, on ne sait pas vraiment ce que c’est. Si on suit les débats depuis quelques années, on observe plusieurs politiciens agir dans un pragmatisme à courte vue, en pensant que s’ils utilisent un déterminatif comme “systémique” après le racisme, ça peut fâcher les gens ou déboucher sur quelque chose de très imprévisible. Yara et moi, on n’est pas politiciens et on n’a pas besoin de votes, alors on a décidé de parler. »

Leur objectif n’est pas de monter aux barricades, mais d’inviter ceux qui plongeront dans leurs histoires à se joindre à la conversation. « Pendant trop longtemps, on a écouté les personnes racisées parler du racisme, mais voilà, j’aimerais bien inviter les Tremblay, les Gauvin et les Legault à entrer dans la conversation puisque c’est une conversation qui nous concerne tous », ajoute-t-il. Ce livre est une invitation à ouvrir le débat, mais pas pour dire qui est raciste et qui ne l’est pas. « C’est plutôt un appel à ce qu’il y a en nous de plus humain, afin de se demander tous ce qu’on peut faire pour créer de l’altérité. On prend le risque d’aller vers l’autre, car oui, une inquiétude demeure : est-ce que le Québec est prêt pour ce discours-là ? »

Aller au-delà du mur

À la lecture de ce livre, il est pourtant bien difficile de rester fermé. Page après page, les deux plumes racontent leurs expériences avec le racisme, les luttes de classes, les inégalités et les injustices, qu’elles soient flagrantes ou difficiles à cerner pour un regard non marginalisé. Leurs écrits poussent à une meilleure compréhension, suscitent l’empathie, éveillent chez les lecteurs et les lectrices l’envie d’agir, de discuter et d’approfondir leurs liens avec les personnes racisées.

Yara El-Ghadban affirme même que le processus lui a permis de mieux se comprendre elle-même et de mieux connaître son partenaire d’écriture. « Je connais Rodney depuis très longtemps et il y a des choses que j’ai révélées à travers ce livre et qu’il a partagées qui nous ont étonnés. On s’est mis à raconter des portions de notre histoire dont on ignorait l’existence en nous-mêmes auparavant. »

Pour ce faire, ils ont accepté de se remettre en question, de creuser leur propre existence et de laisser paraître leur vulnérabilité. « À plusieurs reprises dans le livre, je me suis excusé à Rodney, parce que même si j’ai vécu le racisme en tant qu’arabe, je me rendais compte de situations que Rodney avait vécues et d’autres, dont j’ai été témoin, sans toutefois avoir la conscience nécessaire pour les comprendre, dit-elle. À la fin du livre, on était nous-mêmes étonnés et inquiets. On ne savait pas que le livre allait se rendre là. On n’avait pas de plan. »

Ouvrir le « safe space »

En effet, Saint-Éloi lui a d’abord proposé de coucher sur papier les réflexions qu’ils ont l’habitude de partager dans la vie de tous les jours. « Lorsqu’on est entre Blancs ou entre personnes racisées, on se permet de dire des choses qu’on ne dit plus face à l’autre, précise Yara El-Ghadban. Pour les besoins du livre, on a décidé de laisser les autres entrer dans notre bulle. On invite nos amis qui ne sont ni noirs ni arabes à entrer dans notre espace sécuritaire, notre safe space. On leur ouvre les portes, quitte à être un petit peu moins en sécurité. »

« On invite nos amis qui ne sont ni noirs ni arabes à entrer dans notre espace sécuritaire, notre safe space. On leur ouvre les portes, quitte à être un petit peu moins en sécurité. »

Yara El-Ghadban

Même si le livre n’était pas encore publié au moment de l’entretien, plusieurs personnes avaient eu accès à son contenu. Jusqu’à présent, elles ont toutes eu le réflexe de revenir vers le duo pour partager leurs propres histoires, ce qui leur est arrivé, ce qu’elles ont vu et pensé. « Si c’est ça, la réaction au livre, le pari est gagné, souligne-t-elle avec fierté. On ne voulait pas que les gens nous félicitent d’avoir parlé de racisme, mais qu’ensuite ils ne disent ou ne fassent rien. »

Saisissant la balle au bond, son collègue parle de vibrations parallèles et de vases communicants. « Chaque fois que quelqu’un lit ce livre, il ajoute un chapitre. Je pense que le Québec, avec ce livre, est en train d’écrire le grand livre sur le racisme. Nous avons posé l’introduction en termes de gens racisés. Nous avons apporté des histoires de partout, parce que je pense qu’une nation se construit à partir d’histoires qui peuvent renouveler l’Histoire. Le Québec est au cœur du monde, mais peut-être que le Québec ne le sait pas. »

S’exposer

Philosophe-né, le créateur précise que sa collègue et lui ne se sont pas ménagés dans l’écriture de ce bouquin. « Souvent, plusieurs formes de littérature sont faites pour ménager les uns et les autres, mais ce que Yara et moi faisons en écrivant et en éditant, c’est risquer nos peaux, nos pays et nos propres histoires. On a raconté nos tragédies, en évitant toute forme de complaisance, y compris sur nous-mêmes. » Il se dit conscient que certains lecteurs et lectrices le trouveront très dur envers Haïti et les Caraïbes, et il croit que sa co-autrice s’est exprimée sans complaisance envers la Palestine, le monde arabe et moyen-oriental. « La question qu’on est en train de poser, c’est comment créer un cercle de parole, afin que chacun ajoute sa voix à nos voix. Nous sommes prêts à les écouter. »

Prêts à entendre, à recevoir les fleurs et les pots, à découvrir les critiques et les félicitations. Prêts à rencontrer l’autre, à oser le vertige de l’exposition. « On ne voulait surtout pas être vus comme des experts qui donnent des leçons, renchérit Yara El-Ghadban. Bien qu’on dise des choses assez dures, on les exprime à partir de nos propres vulnérabilités, en posant la question plutôt qu’en accusant. »

« S’exposer, c’est aller dans les profondeurs et dans les zones les moins artificielles, ce que j’appellerais des zones de pensées en soubassement de tout ce qu’on voit et de tout ce qu’on ne voit pas. C’est aller au-delà dans la distorsion de notre histoire. Traverser les idées reçues et les stéréotypes. »

Rodney Saint-Éloi

Elle donne en exemple le chapitre sur l’amitié dans lequel elle évoque ses deux plus proches amies. « J’étais terrorisée que mes mots leur fassent du mal. Je les ai avisées que j’écrivais sur elles. Quand la première a lu le passage, elle m’a dit qu’elle avait beaucoup pleuré, en se rendant compte qu’elle aussi n’avait pas vu la mer… Ça m’a tellement ébranlée. » Yara a répondu à son amie qu’elle avait souvent peur de parler de racisme avec elle, parce qu’elle l’aime énormément et qu’elle craint que ces conversations fassent mal à leur amitié. « Elle m’a alors dit que je ne devais pas marcher sur des œufs avec elle et qu’elle préférait casser des œufs avec moi pour faire une belle omelette ensemble. »

Nourriture pour l’esprit

Les deux plumes savaient qu’ils devaient exposer leur monde le plus intime pour faire avancer la conversation. « S’exposer, c’est aller dans les profondeurs et dans les zones les moins artificielles, ce que j’appellerais des zones de pensées en soubassement de tout ce qu’on voit et de tout ce qu’on ne voit pas, ajoute Rodney Saint-Éloi. C’est aller au-delà dans la distorsion de notre histoire. Traverser les idées reçues et les stéréotypes. »

Ironiquement, la création du livre lui a fait comprendre à quel point ils étaient eux-mêmes des produits de la société québécoise. « J’ai étudié ici. Yara est venue ici à 13 ans. Elle a appris le français ici. Je me suis rendu compte d’une chose qui m’a beaucoup étonné : je pense que c’est un livre profondément québécois. Ce sont des pensées noires en termes de regard sur le monde, des pensées de la diversité du monde, mais c’est comme si le Québec nous avait donné une bourse postdoctorale pour dire ce qui manque à cette société qui est aussi la nôtre. Nous regardons le Québec, et voilà ce que nous voudrions ajouter à cette pensée d’un futur québécois. »

Alors que Rodney écrit que sa mère et sa grand-mère ont tout fait pour effacer le racisme de son champ de vision, Yara fait part des conséquences de la survie sur les performances scolaires et de son envie de la nonchalance des Québécois qui se disent satisfaits d’obtenir une note de passage. À cet instant de l’entrevue, on leur a demandé s’ils enviaient ceux et celles qui n’ont jamais goûté à la marginalité. « Pas vraiment, répond Yara. James Baldwin a écrit que l’homme blanc du sud des États-Unis est la première victime de son propre racisme, parce qu’il vit dans un monde où il s’ampute constamment de l’expérience d’être avec les autres. Il vit dans un monde d’angoisse constante. On lui a appris que le monde entier voulait lui enlever ce qu’il a, au lieu de lui montrer qu’il peut partager son espace avec le reste de l’humanité. »

« Le Québec m’a donné la dignité, une vie stable, une langue et de grandes amitiés, et je considère que mon regard est un cadeau que je donne au Québec. »

Yara El-Ghadban

Elle précise toutefois que son co-auteur et elle ne se sont pas empêchés de parler du « privilège blanc » dans leur livre. « Il y a un certain privilège de pouvoir passer 35 ans de sa vie sans jamais avoir à chercher un passeport et à trouver un travail sans avoir à être premier ou première de classe. En même temps, mes amis m’enviaient parce qu’ils n’arrivaient pas à avoir 90 % à l’école et plusieurs d’entre eux me percevaient comme une grande voyageuse. »

L’adversité forge les esprits

Aujourd’hui, elle est la fière somme de ses expériences à la fois difficiles et enrichissantes. « J’ai toujours été l’autre de quelqu’un, même dans le monde arabe. Ça m’a appris à écouter et à regarder. C’est pour ça que je pose un regard sur le monde et sur le Québec. Un regard habité par toutes les mers que j’ai traversées. Le Québec m’a donné la dignité, une vie stable, une langue et de grandes amitiés, et je considère que mon regard est un cadeau que je donne au Québec. »

Pour sa part, Rodney Saint-Éloi dit ne pas connaître le mot envie. « Il n’y a aucune histoire dont je ne suis pas solidaire. Je comprends ces gens qui sont dans une espèce de bonheur facile et tout à fait factice, même si je ne connais pas ça. Je suis toujours en route, et quand on est en route, on nous demande toujours notre carte d’identité en tant que personne racisée. Je n’ai pas cette quiétude-là : je ne peux pas fermer les yeux et j’ai cette sensation d’urgence que le monde est en train de s’écrouler. »

Pour lui, la seule réaction possible est de rester debout. « La guerre est en moi. La fragilité m’accompagne. Le racisme aussi. L’exclusion. Je vois ça partout. Je ne peux pas envier ceux qui ne voient pas ça. Je pense que plusieurs personnes ne connaissent pas la douleur du monde. Ils réduisent le monde à leur petit quartier. Dans ce livre, on a plutôt fouillé la vie des autres. »

Une façon de faire un clin d’œil au titre du livre. « Regarder la mer, c’est aller vers l’autre rive. C’est accepter l’improbable. Être dans une petite tranquillité, c’est refuser l’histoire. Il faut aller vers quelque chose de plus grand. »