Collections | Volume 12 | numéro 2

Littérature

Les livres sont des clairières

Littérature

Josianne Létourneau

« Ce qui respire pourrait être une maison » Extrait du recueil La vie sauve de Jonathan Lamy, Édition du Noroît, 2016

Savoir nommer les choses est déjà un pas dans la bonne direction. En ces temps où les bouleversements environnementaux, politiques et sociaux sont légion, la survivance repose sur des outils d’une telle simplicité que leur véritable force nous échappe trop souvent tant ils font partie intégrante de notre quotidien. Elle se trouve dans ces choses les plus simples et accessibles possibles, comme les mots ou la nature, ces choses dont on sous-estime la puissance, surtout lorsqu’elles sont combinées.

Partager

Dans L’Errance des racines, Sébastien Ste-Croix Dubé raconte avoir reconstruit les cabanes de son enfance dans son petit jardin montréalais. Pour ses filles, certes, mais aussi pour lui-même. Un espace pour écrire. Un espace pour accueillir. Un espace créé dans une réalité palpable, mais qui existe maintenant par les mots dans les têtes de toutes les lectrices et lecteurs de son livre. La création comme outil de clarté et de résistance. De transmission.

La volonté de nommer les choses anime également Geneviève Boudreau dans son carnet Une abeille suffit, écrit durant la période d’isolement sans précédent de la pandémie de COVID-19. On y sent le désir de mieux comprendre et d’apprendre, enfin, à cohabiter avec les espèces de son potager urbain. Nommer encore, oui, et faire de ces connaissances un objet littéraire à diffuser. Écrire pour affirmer l’évidence du vivant, des vivants, et ancrer, tant dans le réel que par les mots, ce qu’il est nécessaire de reconnaître avant toute transformation profonde.

La littérature permet, avec ces mêmes outils de création et de connaissance, de construire des espaces, cabanes ou clairières, où les mots illuminent la noirceur, apprivoisent les tabous, se répandent afin de rallier. Et les livres que nous souhaitons vous faire découvrir dans cet article portent tout autant, à travers leur voix et leur urgence, une part de lumière. Un immense désir d’éclaircie.

Romans – nouvelles – récits

1 I Écrivain chevronné, MICHAEL DELISLE réussit encore à nous surprendre par la maestria et l’audace narrative déployées dans son plus récent roman, Veuve Chose. S’adonnant pour la première fois à la dystopie, l’auteur nous plonge dans un monde totalitaire au cœur duquel l’entrée dans l’âge adulte s’assortit d’un choix crucial : accepter le service militaire ou devenir bourreau de l’État pour une journée. Devant des options aussi peu reluisantes, Jean-Claude, héros de cette histoire aux allures de conte futuriste, testera la mécanique bien huilée de cette société ultra-rigide. Survolé par les drones, l’univers créé par Michael Delisle nous offre de merveilleux personnages qui, sous sa plume maîtrisée et économe, démontrent qu’il est possible de changer à jamais les règles du jeu, un rebelle à la fois.

(Éditions du Boréal, 2025, 152 p., 24,95 $, 9782764628621.)

2 I Remarquable entrée dans le monde littéraire, le recueil de nouvelles et premier livre publié d’ANTOINE DESJARDINS, Indice des feux, propose une lecture absolument bouleversante du lien indéniable entre l’humain et son environnement. Dès la première nouvelle, le style saisissant de l’auteur met en scène, dans des tableaux sensibles et évocateurs, des protagonistes dont les défis personnels, et même vitaux, résonnent au cœur d’un monde où les espèces disparaissent et meurent dans un silence inquiet. Mais tel un courant souterrain, la narration habile et inventive d’Antoine Desjardins trace également, au cœur du chaos annoncé, un ruisseau d’espoir où s’abreuver, des voix d’enfants à écouter et une volonté profonde d’illustrer le désastre autant que d’illuminer les possibilités de renverser la vapeur. Une lecture inoubliable et profondément actuelle.

(Bibliothèque québécoise, 2023, 288 p., 14,95 $, 9782894065099.)

3 I Deuxième roman de PHILIPPE YONG, Les yeux clos ravit par une justesse et une sobriété littéraire dont l’auteur faisait déjà preuve dans son remarqué premier livre, Hors-sol. Alex, le héros de cette seconde fiction, traverse un quotidien de plus en plus difficile. Quinquagénaire dont le couple incarne la quintessence parisienne culturelle, journaliste de nuit suspendu au fil de l’information continue, ce dernier n’arrive plus à détacher son esprit d’un tableau d’Odilon Redon. Admiré lors d’un vernissage, le sujet de cette toile lui inspire l’envie irrépressible d’enfin incarner quelque chose plutôt que de se livrer sans cesse à l’écriture d’une réalité répétitive. Inspirant, le roman de Philippe Yong illustre avec grande délicatesse la possibilité de remodeler sa vie et de mettre au défi le langage même qui en définit la réussite.

(Mémoire d’encrier, 2025, 258 p., 29,95 $, 9782898720291.)

4 I Partagé entre le huis clos lucide et la prose idéaliste du voyage de jeunesse, Entre l’île et la tortue de l’essayiste et autrice KARINE ROSSO module les temporalités, renouant avec le territoire littéraire imprévisible du carnet au cœur d’une pandémie immobilisante. Aux prises avec une dégénérescence visuelle qui voile ses certitudes pour l’avenir, la narratrice de cette œuvre hybride observe le monde qui s’offre à elle depuis la fenêtre de son appartement. Ponctué par le quotidien de sa vie maternelle et par la lecture de ces textes retrouvés, dans lesquels une version d’elle-même plus jeune de 20 ans parcourt les pays latino-américains, l’ouvrage de Karine Rosso témoigne de cette nécessité de questionner nos postures et du fait indéniable que l’ouverture à l’autre est la première porte vers tout espoir de changement social.

(Triptyque, 2024, 186 p., 25,95 $, 9782898012174.)

5 I Suite du fascinant Neige des lunes brisées, publié chez Mémoire d’encrier en 2022 sous la traduction de Yara El-Ghadban, La lune des feuilles rouges nous permet de renouer avec les personnages touchants rencontrés trois ans plus tôt. Fragilisée par un perpétuel état de survie, la communauté anishinaabek a perdu plusieurs de ses membres et remet douloureusement en cause sa capacité de demeurer encore longtemps dans ce nouveau lieu de vie. Motivé par les nécessités, un courageux groupe d’éclaireurs amorce alors un périple de reconnaissance afin d’évaluer la possibilité de reprendre la vie laissée derrière eux, dans ces territoires qui étaient les leurs. C’est alors une course haletante et vitale qui s’engage pour les personnages chéris de WAUBGESHIG RICE, dont l’écriture sobre, mais infiniment efficace est mise en valeur par l’habile traduction de Daniel Grenier.

(Prise de parole, 2025, 470 p., 28,95 $, 9782897445119.)

6 I L’écriture remarquable de CHRISTIANE VADNAIS n’est plus à découvrir depuis Faunes, premier roman de l’autrice publié en 2018. Mais son ambition narrative séduit dans Les ressources naturelles, deuxième œuvre qui renoue délicieusement avec les genres et les thèmes chers à l’écrivaine. Campée dans les bureaux d’une entreprise d’observation et de protection environnementale appelée Torrents, l’action de ce roman choral s’ouvre sur les eaux profondes du golfe du Saint-Laurent où un mystère biologique inédit bouleverse leurs brillants cerveaux. Habile, Christiane Vadnais nous entraîne alors dans cette rencontre entre l’inexorable et la curiosité, le vivant et le fabriqué, capturant l’attention de la lectrice et du lecteur par la quête fondamentale de ses personnages et par la force indéniable d’une persévérance qui, peut-être, reste l’ultime arme de survie.

(Alto, 2025, 256 p., 26,95 $, 9782896947010.)

7 I Survivre à une tentative de suicide : un point de départ troublant pour Pathologique, premier livre de SARAH MCNEIL. Dans un style introspectif où lucidité et honnêteté se côtoient, la narratrice raconte les lents, mais persistants pas qu’elle fait afin de taire les obsessions pouvant la mener à nouveau vers une issue fatale. Pharmacienne dans un petit village gaspésien, confrontée tous les jours à la bouée que représentent les petits comprimés qu’elle vend, la protagoniste pose des constats vitaux, mesurant à quel point, pour elle comme pour plusieurs autres, retrouver la santé et le bonheur ne se mesure pas en milligramme, mais surtout en nombre de gestes concrets posés pour assurer l’accès à des soins de qualité. Les mots sans détour ne manquent pas de nuances, ou même d’humour, mais ils ne leurrent personne : si les alliés existent, le combat est réel.

(Poètes de brousse, 2025, 466 p., 27,95 $, 9782925543190.)

8 I Fasciné par le chiffre neuf, HUGO BOURCIER ? Après avoir exploré les vies de neuf personnages dans son premier livre, Nous serons tous guéris, l’auteur récidive en réunissant à nouveau neuf protagonistes dans un roman choral, Demain soir. On entre dans cet univers à travers le personnage touchant d’André, gardien de sécurité dans un cégep, en recherche de consolation après une féroce peine d’amour dans les méandres des réseaux sociaux. Ses pas dans la ville, un soir voilé d’octobre, le mèneront auprès des autres protagonistes de cette histoire, tous plus ou moins heureux de leur carrière artistique, tous juges de la trajectoire chancelante de ce noyau de milléniaux un peu cyniques. Dans un style qui met en valeur le regard acéré de ses personnages, Hugo Bourcier signe un roman sur la banalité d’une vie tout de même pleine de ces espoirs qui refusent de s’éteindre.

(Éditions de la maison en feu, 2025, 336 p., 30 $, 9782924888551.)

9 I Septième titre de la collection « Qui-vive », renommée en hommage à l’autrice Caroline Dawson, le collectif Pauvreté dirigé par STÉPHANIE ROUSSEL offre un ensemble de créations littéraires explorant toutes les facettes du thème-titre dans des nuances modulées par le regard et l’expérience de chaque autrice et auteur. Adressant les tabous persistants et leurs silences immobilisants, ces textes, qui rassemblent, entre autres, les plumes de NICHOLAS DAWSON, EMMANUELLE RIENDEAU, JENNIFER BÉLANGER et MARIÈVE MARÉCHALE, illustrent avec justesse une misère qui s’exprime parfois bien loin des stéréotypes qu’on lui accole. Expérience intérieure et stigmatisation cachée, la honte et la culpabilité sont des poids persistants pour celle ou celui qui les vit, ou qui les ont vécues. Une réalité dont les autrices et auteurs du recueil nous parlent avec une honnêteté éclairante et libératrice.

(Triptyque, 2021, 132 p., 22,95 $, 9782898011221.)

Poésie

10 I Avec Seul demeure le cri de la poète et autrice MARIE-CÉLIE AGNANT, Le Noroît rend à nouveau disponibles deux recueils de poésie : Balafres ainsi que Et puis parfois, quelquefois…, parus il y a trente et vingt-cinq ans. Des poèmes qui, malgré le temps, n’ont pas pris une ride, leurs vers toujours porteurs de cette même nécessité de faire, d’abord et avant tout, entendre une voix. Rappelant à la mémoire collective l’existence des êtres et des lieux relégués à l’oubli, Marie-Célie Agnant dirige aussi un faisceau de lumière sur les femmes, ses mots épousant des blessures universelles qui, à défaut de guérir, fissurent les dissimulations. « Ne m’écoutez plus si vous voulez/mais je dois crier/l’étau se resserre » : des phrases qui font écho à la préface de Lula Carballo nous rappelant que ces œuvres ne sont pas « des recueils de consolation. Ce sont des actes de présence. »

(Le Noroît, 2025, 184 p., 23,95 $, 9782897665166.)

11 I Dans le même esprit d’accessibilité nécessaire, Là où les étoiles boucanent de SÉBASTIEN BÉRUBÉ rassemble des poèmes écrits entre 2015 et 2019 dans trois recueils : Sous la boucane du moulin, Là où les chemins de terre finissent et Maudire les étoiles. Introduite par l’éloquente préface du poète Serge Patrice Thibodeau, qui en souligne tant la singularité que la puissance et l’universalité, l’œuvre poétique ici rassemblée frappe fort par sa critique sociale, imagée, mais frontale, qui ne se révèle pas que dans les non-dits, mais nomme également les maux de nos sociétés sans peur et sans détour. Chez lui, la boucane est un poison capitaliste et les fuites trop nombreuses : « Parce que vous êtes plates comme ç’a pas de sens/À protéger votre image et votre réputation/…/Parce que votre monde aseptisé/Est la plus dangereuse/Des apocalypses. » La poésie de Sébastien Bérubé, certes inscrite dans un territoire, sait faire siennes les blessures et injustices dont les origines s’inscrivent dans les corps bien au-delà des lieux et des cartographies.

(Perce-Neige, 2025, 224 p., 25 $, 9782896914906.)

12 I Écrit dans l’urgence en 2023, le recueil […] Ellipse traduit par l’autrice, traductrice et éditrice Yara El-Ghadban, est l’incarnation même d’une recherche de lumière dans une nuit bruyante et obscure. Œuvre du poète, médecin et traducteur de Mahmoud Darwich, FADY JOUDAH, […] Ellipse représente parfaitement cette poésie qui questionne le silence révoltant et absurde travestissant outrageusement le génocide palestinien dans son existence médiatique, et surtout, politique. « Chaque jour te réveille le massacre de mon peuple. Te réveille-t-il, le massacre ? Censurée. Furtive, bannie, la nouvelle. Maccarthismée. » Minée par la détresse, la poésie de Fady Joudah est une plaine où misère, sang et débris voient se faufiler l’inextinguible lumière, la résistance, la volonté d’exister, de persister, de nourrir l’espoir comme les ventres dans un monde où les mots tantôt trahissent, tantôt dissimulent ou éclairent.

(Mémoire d’encrier, 2026, 126 p., 21,95 $, 9782898720734.)