Créer le monde avec les enfants
Cofondée en 2018 par Stéphanie Barahona et Rachel Arsenault, Dent-de-lion a pour mission de rendre le milieu de l’édition jeunesse plus inclusif en misant sur la représentativité. La ligne éditoriale de la maison (au si joli nom !) se concentre sur les questions de société, et elle le fait en prenant le pari « d’interroger et de créer le monde avec les enfants », précise Lilah Mercader, qui a repris le flambeau de l’édition en 2023, après avoir été responsable des communications.
L’éditrice s’enthousiasme de l’éclosion des activités de médiation culturelle ces deux dernières années, depuis que ce volet est piloté par Cynthia Rodriguez, médiatrice et ex-libraire pour enfants en langue espagnole. « C’est important qu’on se nourrisse des préoccupations et des réflexions des plus jeunes et qu’il y ait un dialogue. On doit être ancrés dans le réel le plus possible pour pouvoir le représenter », explicite Lilah, qui souligne en outre sa joie de pouvoir travailler en binôme.
Les échos qui venaient à Dent-de-lion par le passé étaient précieux… mais c’était trop peu. « Dans les événements, des familles d’enfants trans ou non binaires nous disent les effets qu’une lecture a eus sur leur enfant. C’est incroyable ce que ça fait de se voir et d’exister dans des livres jeunesse ! Échanger deux minutes sur un coin de table, ce n’est pas assez. La médiation culturelle nous permet de créer de vraies rencontres. »
Et par cela, l’éditrice sous-entend « pas à sens unique ». Lors des activités, les réflexions fusent de toutes parts, circulent et enrichissent toutes les parties. Les rencontres elles-mêmes deviennent parfois matière à création. « On a un projet de médiation culturelle avec un groupe d’adultes en francisation qui s’est transformé en livre. On aime trop ça ! »
En ce moment, en partenariat avec les Bibliothèques de Laval, Dent-de-lion mène un gros projet d’une cinquantaine d’ateliers, donnés dans les bibliothèques, les écoles et divers organismes communautaires. « Le projet propose une offre plus inclusive et diversifiée en médiation culturelle. Nour Symon, par exemple, donne un atelier autour de son (magnifique) album Doux rêves, belles personnes. Avec des encres fluo, les enfants créent leur propre constellation familiale, incluant des “personnes choisies” », explique Lilah.
Dent-de-lion adore les ateliers multidisciplinaires : une partie où l’on se salit les mains, une partie lecture ! Les personnes médiatrices proposent aussi du kamishibaï plurilingue (du théâtre de papier japonais), un spectacle autour d’un livre, la création d’une BD, alouette.
Rencontrer les enfants permet non seulement de rendre le monde de demain plus habitable, mais aussi de prendre conscience que notre monde l’est peut-être déjà davantage qu’on veut nous le faire croire. « On adopte l’approche “Par et pour” ou “own voices”. On met directement en contact les enfants avec les artistes de la diversité. On voit que les enfants n’ont aucun problème avec la diversité en général ! Les artistes reviennent avec des étoiles dans les yeux, les enfants aussi ! Ça n’illustre pas ce qui est représenté dans les médias », constate Lilah Mercader.
Alors que nos sociétés sont (littéralement) malades de vitesse, de performance et de profits, Dent-de-lion essaie de ralentir le cycle de publication et de prolonger la vie des livres. La médiation y contribue et permet aussi de diversifier les revenus de la maison, dont les subventions du Conseil des arts du Canada ont été coupées… Pas évident, mais cela permet à l’OBNL de faire des choix plus risqués — et aussi plus libres.
Ce qui est certain, c’est que Dent-de-lion déborde d’idées pour la suite. Lilah Mercader revenait tout juste d’un fellowship en France lorsqu’elle s’est entretenue avec Collections. « J’étais avec des éditeurs francophones de l’Afrique. Une expérience incroyable ! Ça remet notre situation en perspective et ça m’a donné envie de faire des coéditions à l’international », s’emballe-t-elle.
Recommencer à faire des documentaires et publier d’autres albums multilingues — « incroyables pour les familles issues de l’immigration ! » — sont aussi dans les cartons. Et parce que dans « maison d’édition » il y a « maison », Dent-de-lion rêve aussi d’un lieu physique, qui accueillerait des résidences d’artistes et des ateliers de médiation. Un lieu ouvert, dans la lignée du 104 à Paris, pour réfléchir, se rassembler, penser et — pourquoi pas avec Simon, David et d’autres personnes engagées — un peu ou beaucoup refaire le monde.