Collections | Volume 12 | numéro 1

Dossiers

Les collections jeunesse : tour d’horizon

Marjorie Hansen-Geoffroy

Bien que les collections ne semblent être qu’une façon logique de rassembler des parutions, elles cachent beaucoup plus que ce qu’elles laissent entrevoir. Une collection, c’est une garantie de constance, en termes de thématiques ou de ce qu’on appelle généralement « la ligne éditoriale ». Et comme les pastilles de goût de la SAQ, elles ont chacune leurs saveurs et leurs adeptes, et elles permettent ainsi de naviguer à travers la multitude de choix. Comme une exploratrice, une nouvelle collection veut parfois même habiter un territoire qui n’a encore jamais été défriché.

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Captiver le lectorat, une blague à la fois

C’est justement un besoin d’exploration qui a justifié la naissance de la collection « Histoires de lire ». Véronique Fontaine, présidente de la maison d’édition jeunesse Fonfon, avait remarqué la perte d’intérêt de sa fille pour la lecture. « Elle pleurait parce qu’elle trouvait ses livres d’école plates et ne voulait pas les lire. Je ne pouvais pas croire qu’après avoir fait tout ce chemin-là, à travailler l’amour de la lecture et à être stimulée par ce qu’on lit, elle ne veuille plus du tout lire », explique-t-elle. « Mais, elle avait raison, ces livres étaient d’un ennui mortel ! » Véronique Fontaine s’est donc attelée au problème elle-même en créant en 2016 cette nouvelle collection, spécialement dédiée aux premières lectures, mais avec un petit je-ne-sais-quoi. « Histoires de lire » compte maintenant dix séries de quatre livres.

Véronique Fontaine trouvait indispensable de terminer ces histoires par un punch, non seulement pour récompenser les enfants de leur effort de lecture, mais aussi afin de garder leur attention tout au long du livre. « Ça demande tellement d’effort aux enfants de lire à ce stade-là que si, à la fin, il n’y a pas de punch, qu’est-ce qu’ils y gagnent ? », se questionne-t-elle. L’éditrice jeunesse a voulu créer un objet qui sortait du cadre pédagogique des premières lectures, tout en respectant les éléments de base : une structure répétitive et une constance quant à l’emplacement du texte. Avec ces deux éléments en place, les livres pouvaient tout de même pousser les limites du lectorat, notamment en utilisant un vocabulaire plus avancé et plus varié, en intégrant des illustrations qui ne servent pas qu’à la compréhension du texte, et en choisissant des autrices et des auteurs qui se mettent en scène comme protagonistes pour favoriser l’engagement, conserver l’attention et développer un lien d’appartenance chez le jeune lectorat.

« Je voulais aussi faire un lien entre les enfants et les artistes : dans cette collection-là, il y a la photo de l’autrice ou de l’auteur quand il était petit au début, la photo de l’illustratrice ou de l’illustrateur aussi, à l’âge des enfants lecteurs », ajoute Véronique Fontaine, qui souhaite offrir aux enfants un accès privilégié à la personne qui lui raconte des histoires le temps de quatre livres. Il donc est possible d’entrer dans l’univers d’autrices et d’auteurs d’expérience comme Chloé Varin, Dominique Demers ou encore François Gravel.

Alliant de cette façon les aspects artistiques et pédagogiques, avec un style très emprunté à la BD, Véronique consent que cette collection s’adresse à certaines enseignantes ou certains enseignants plus que d’autres, puisque l’indication du niveau de lecture est moins rigide. Cependant, cette liberté vise à pousser le jeune lectorat plus loin dans son apprentissage, tant qu’il est capable de décoder ses syllabes.

Décloisonner pour mieux encadrer

Malgré que les cadres de référence de niveaux de lecture servent habituellement d’indicateurs fiables quant au groupe d’âge approprié pour les collections, rien n’indique qu’enseignantes et enseignants et lectrices et lecteurs soient obligés de s’y cantonner. Pour Carole Tremblay, éditrice de la collection d’horreur jeunesse « Noire » publiée à la courte échelle, la peur se calcule difficilement en âge. Ici, on utilise des lunes : une lune (7 ans et +), deux lunes (9 ans et +) ou trois lunes (11 ans et +). Bien que des âges soient indiqués entre parenthèses, il s’agit vraiment d’un barème subjectif. En effet, la peur est personnelle, liée à des expériences, des cauchemars ou des hantises propres à chacune et chacun. Prenons par exemple un livre de Jocelyn Boisvert, spécialiste des créatures et des bibittes, qui témoigne que la peur des araignées peut transcender les âges. « Notre directrice artistique, qui s’occupait de placer les illustrations d’araignées dans le livre, était inconfortable », avoue-t-elle au sujet de L’homme aux araignées. « Alors que moi, ça ne me fait rien ! » Les barèmes d’âge ou les niveaux de lecture offrent un indicatif approximatif des émotions et des sujets qui sont abordés dans une collection. Toutefois, ils n’empêchent pas le lectorat d’aller à la rencontre d’une collection pour laquelle il ne serait pas tout à fait la cible.

Créer les légendes de demain

Pour Daniel Sioui, éditeur chez Hannenorak, il était primordial que la collection « Petit tonnerre » reste fidèle à la culture autochtone de l’autrice ou de l’auteur. Pour lui, le fait de respecter les coutumes de transmission des enseignements est extrêmement important, même si ça peut bousculer le lectorat jeunesse non autochtone. « On a parfois de la difficulté avec la catégorisation des âges », reconnaît Daniel Sioui. « Par exemple, les récits inuits peuvent avoir beaucoup de violence. Pour eux, ça fait partie de leur cosmogonie ; ils ont eu une vie difficile dans le temps et la violence fait partie de leur histoire. Dans la réalité inuite, ça s’adresse aux jeunes, mais dans la réalité québécoise, ça serait catégorisé un peu plus vieux ». Malgré ce décalage, l’éditeur tient à rester authentique dans son approche avec la collection.

La collection « Petit tonnerre », née en 2021, prend son nom de la culture Wendat, chez qui les légendes sont racontées aux enfants seulement lorsque le tonnerre se cache sous la neige, c’est-à-dire quand le temps est calme. À travers des textes qui mélangent des légendes à des récits modernes, les livres de la collection permettent de nourrir l’imaginaire des enfants, d’ouvrir leurs horizons et de montrer que la vie des Premières Nations est en constante évolution. Elle n’est pas figée dans le passé et s’adapte au monde d’aujourd’hui, en conservant son histoire et ses légendes vivantes.

Du casse-tête au brise-glace

Éditrice au Boréal, Catherine Ostiguy s’était donné le défi de charmer les adolescentes et les adolescents avec un genre qui donne du fil à retordre même aux adultes : la poésie. « Je trouve ça bien dommage que les adolescents en aient autant peur, parce qu’il y a pour moi une adéquation fondamentale entre l’intensité de l’adolescence et ce que permet la poésie », lance-t-elle. « Mon ambition était que des gens qui n’ont jamais lu de poésie, et ce n’est pas obligé d’être des ados, en lisent et se disent peut-être que, finalement, c’est pour eux aussi. » En sélectionnant soigneusement des autrices et des auteurs qui possèdent une plume et une sensibilité passible de faire flancher un public adolescent, comme Kristina Gauthier-Landry et Lucile de Pesloüan, Catherine Ostiguy a su peaufiner une collection à laquelle les jeunes s’identifient.

C’est en 2015, alors qu’elle travaillait sur un texte de Laurent Theillet qu’elle trouvait bouleversant, que l’idée de créer une collection de poésie pour ados a commencé à germer. « À cette époque-là, il y avait peu de projets similaires pour un public adolescent ; un récit en vers libres pour ados, c’était un peu un ovni, et puis ça m’avait vraiment tout chamboulée », explique-t-elle. Avec la réception plus que positive de Les poèmes ne me font pas peur de Laurent Theillet auprès des enseignantes et enseignants, des bibliothécaires et des jeunes, Catherine Ostiguy a décidé de lancer le projet de la collection en 2022. « Brise-glace » a rapidement résonné et a clairement répondu à un besoin, parce qu’elle permet au corps enseignant d’appréhender la poésie comme un objet accessible qui parle le langage des jeunes.

L’éditrice fait remarquer que chaque maquette des livres de la collection « Brise-glace » est comme une pièce d’un casse-tête. Allant du monologue continu à la poésie en prose, en vers, en passant par du patchwork alliant photographies, listes et rêves, les publications de la collection ratissent large, mais une quête les rassemble toutes : celle de joindre son public où il se trouve, émotivement parlant. « Je crois beaucoup au fait de semer des indices pour les lecteurs dans le choix des titres de section, d’aller scinder le texte pour que ça ait du sens pour eux, j’aime chercher des clés de compréhension. Parfois, on va mettre des citations en exergue et des références musicales ou à la culture populaire qui vont venir tisser des liens entre ce qu’ils connaissent déjà et ce qui est proposé dans le texte », explique Catherine Ostiguy.

L’éditrice reste claire sur la ligne éditoriale des livres de la collection « Brise-glace » : il faut rester loin de l’opacité et de l’abstraction, et tenter de s’approcher de la réalité des jeunes, pour ne pas perdre leur intérêt.

Rester dans le concret

Pauline Gagnon, éditrice aux éditions de l’Isatis, applique cette même vision pour la collection « Bonjour l’Histoire », qui met de l’avant des personnages historiques du Québec et du Canada francophone. Ayant intégré le projet en 2024, elle a voulu participer à sa modernisation, puisque sa création datait de 2011. Cependant, elle souhaitait rester fidèle à l’objectif principal de l’éditrice ayant fondé la collection, Angèle Delaunois : raconter l’histoire des fondatrices et fondateurs de notre monde, de manière concrète et vivante. « Ma curiosité n’a jamais été nourrie quand j’étais jeune », confie-t-elle, « et “Bonjour l’Histoire”, c’est un peu comme une revanche. On sait que Jacques Cartier a planté une croix à Gaspé, mais qu’est-ce qu’il mangeait, Jacques Cartier, quand il était à Gaspé ? Ça, on ne le sait pas. »

La collection se base sur les détails de la vie quotidienne, sans tomber dans le banal, pour que les jeunes comprennent le personnage historique, les défis qu’il a relevés, l’époque dans laquelle il vivait, afin d’avoir plus de faciliter à visualiser sa réalité et d’avoir des points de références pour la comparer à la leur. L’éditrice collabore avec des spécialistes très outillés pour faire découvrir les histoires de ces personnages aux jeunes, non seulement par les livres, mais également en classe, ce qui permet à ces mêmes personnages d’habiter les livres, de les rendre vivants et de les faire connaître.

La reprise du flambeau de la collection par Pauline Gagnon s’est surtout traduite par la refonte de la maquette, dans le but de rajeunir le visuel et d’attirer davantage le regard des jeunes. Même si les histoires des personnages sont romancées, il reste que les livres contiennent des informations clés et que l’apprentissage demeure ludique. « Avant, la collection était davantage réservée aux profs et les jeunes allaient moins spontanément vers les livres », raconte l’éditrice. « On voulait enlever le côté scolaire au visuel, puisque la collection avait déjà conquis les profs et les bibliothèques, et le rendre plus attrayant pour que les jeunes s’y intéressent de manière plus autonome. »

Les réflexions, les objectifs et les souhaits qui se cachent derrière la création ou la refonte de collections sont infinis. Et derrière tout ce travail, on retrouve encore et toujours des éditrices et des éditeurs passionnés qui donnent tout pour tisser un lien fort entre les jeunes et la lecture.