Collections | Volume 12 | numéro 1

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Allumer l’étincelle de la lecture

Josiane Cossette

Créer des lectrices et lecteurs pour toute la vie, c’est l’ambition (même pas secrète) de beaucoup de profs ! Pour donner la piqûre, les bons livres doivent d’abord atterrir entre les bonnes mains, et plusieurs pédagogues rivalisent de créativité pour y arriver. Rencontre avec trois enthousiastes qui multiplient les initiatives inspirantes pour faire aimer la lecture… pour de bon.

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Faire de la lecture un événement

David Bessette a la littérature dans la peau — littéralement. Sur ses bras sont tatoués des livres dont les tranches multicolores ont quelque chose de magique
Mais l’univers livresque est aussi partout dans sa classe de troisième cycle du primaire. Sur les murs : des affiches d’albums jeunesse réalisées par ses élèves. Dans ses bibliothèques et armoires : pas moins de 1 500 livres ! Dans l’air : un parfum d’émerveillement.

« Créer des lectrices et lecteurs, ce n’est pas juste leur apprendre à lire. C’est former des gens qui vont continuer à lire, qui vont en parler, qui vont développer une culture littéraire », affirme l’enseignant. Pour y arriver, pas de baguette magique (quoique), mais mille et une stratégies imaginatives, à commencer par un immense coffre aux trésors en bois.

« Parfois, de la fumée s’en échappe », lance le Sherbrookois, l’œil brillant. Toujours prêt à surprendre ses élèves, il leur explique que chacune des cinq serrures peut être ouverte grâce à une clé, qui leur sera remise à la suite d’un défi réussi. Une fois la mission complétée en entier (David Bessette est un maître du suspense, qu’il étire juste assez longtemps), on tourne les cinq clés, et le coffre s’ouvre pour révéler son mystère. À l’intérieur (chut !), il y a parfois des livres, parfois un faux billet de 100 $… à échanger contre des livres ! Peu importe le prix, le message est le même : ici, les livres valent de l’or.

David Bessette en a la profonde conviction : l’accès aux livres, tous genres et tous formats confondus, est essentiel pour créer des lectrices et lecteurs. « Si on veut que les élèves lisent, il faut les faire mariner dans les livres. La bibliothèque de l’école ne suffit pas ; il faut que la classe déborde de livres. » Il parle spontanément d’un roman à son groupe ? Si quelqu’un le veut, le livre doit être accessible illico. « L’élève doit pouvoir repartir avec. Le goût de lire, ça n’attend pas. »

Une grande variété de romans, BD, ouvrages documentaires, mangas, albums et autres genres est donc nécessaire. Y a-t-il un nombre magique de livres dans une classe ? « À partir de 800, je n’ai jamais entendu un élève dire qu’il n’y avait rien à lire ! Une classe avec 300 livres, ça peut sembler énorme, mais comme il y a toutes sortes de lecteurs, un élève peut vite faire le tour de ce qui l’intéresse. »

Les budgets d’achats de livres pour les classes étant minces au primaire (et inexistants au secondaire), le pédagogue a plus d’un tour dans son sac pour s’en procurer : troc entre collègues, dons, projets entrepreneuriaux (avec subventions à la clé !), soutien octroyé par divers organismes comme le Club Rotary. Tous les moyens sont bons pour qu’il y ait des livres partout où ses élèves posent les yeux.

Il y a quelques années, David Bessette avait construit dans son local une impressionnante mezzanine pleine de livres, qui avait tristement fait la manchette quand le ministère de l’Éducation avait exigé sa démolition… Mais l’enseignant passionné ne s’est pas laissé décourager et il travaille toujours aussi fort pour faire de la lecture un événement.

« Le coin lecture doit être beau, » David Bessette y tient : la lecture doit susciter l’envie. « Un grand chef, en restauration, soigne la présentation de son plat. Nous, on soigne celle des livres ». Ses élèves y participent gaiement, notamment lorsqu’il leur fait emballer des livres comme des cadeaux de Noël, mais avec du papier très spécial : la photocopie d’une page. « Tu choisis ton livre autrement, en lisant un petit extrait ; c’est presque un blind date littéraire. Le livre devient un objet de désir ».

L’enseignant met aussi en place des « marchés du livre ». Chaque élève doit « vendre » un livre aux autres, les convaincre qu’il est à lire ; la prescription par les pairs, ça marche fort. « On crée ainsi des listes d’envies, il y a des échanges, les enfants notent ça dans leur carnet de lecture. La lecture devient virale. »

Ce beau virus, il le propage au quotidien, au-delà de l’école. Pour les familles, David Bessette a créé une page web suggérant des livres à lire à deux. Pas pour enseigner la lecture, mais pour partager un moment, simplement : « Même en sixième année, si ton enfant ne lit pas seul, lis-lui un livre. Ça compte. »

Écouter et explorer, une combinaison gagnante

Évoquer Sophielit.ca devant une ou un prof, c’est souvent voir son regard s’illuminer. Sophie Gagnon-Roberge est appréciée et suivie ! L’ancienne enseignante de français au secondaire, aujourd’hui médiatrice du livre entre le Québec, la France et la Belgique, s’est donné pour mission de propager le plaisir de la lecture chez les ados. Et pour y arriver, elle part carrément des jeunes. « Il faut accepter ce que les ados lisent avant de leur imposer quoi que ce soit. Si tu refuses leurs lectures, tu refuses leur identité. »

Cette conviction, elle la tire du terrain. À l’époque, ses élèves devaient lire quelques romans obligatoires. En échange, chaque élève avait le droit de lui imposer un livre. Le résultat ? Des débats passionnés et une cohorte où presque tout le monde lisait plus que le minimum. « Je me suis rendu compte que plus je leur donnais de l’espace et la parole, plus mes lectures obligatoires passaient bien. On pouvait faire des liens entre leurs lectures personnelles et celles au programme. »

Elle creuse d’ailleurs cette question dans Quand enseigner la lecture prend tout son sens (Chenelière, 2025), un ouvrage qui repense l’approche des lectures obligatoires et personnelles, et qui invite chaque prof à agir « non plus seulement comme maître de la lecture et passeur de connaissances, mais bien en tant qu’explorateur littéraire. » « La lecture doit être un acte social, surtout à l’adolescence », souligne Sophie, qui va à la rencontre des ados sur leur propre terrain et invite les profs à faire de même.

« En animation, je commence parfois avec des livres où des gens meurent. Les ados veulent vivre des émotions fortes. Et ce n’est pas parce qu’ils lisent quelque chose de dur qu’ils vont mal tourner ! » Pas de tabou ni d’interdit pour Sophie Gagnon-Roberge, qui prône une lecture incarnée. Elle s’intéresse aux livres popularisés par TikTok et ne craint pas de suivre son lectorat dans les eaux de la dark romance (sans nécessairement la promouvoir) ni de parler de sexualité. Ce qui compte ? Créer un espace de parole authentique — et mettre les élèves en lien avec des livres qui vont les rejoindre.

Lors des animations qu’elle propose en classe, elle dispose des livres sur des tables, comme à la librairie ; les jeunes les manipulent, feuillettent, s’enthousiasment. Elle entend souvent des « j’aime pas lire, mais ça, j’ai envie de le lire » et les profs lui témoignent leur agréable surprise devant cet engouement.

Variété, écoute, choix : Sophie rappelle qu’il faut aussi nourrir le lectorat plus aguerri. Sur ses plateformes numériques, elle parle justement avec passion d’une multitude de titres pour propager l’amour de la lecture chez les 10-17 ans, néophytes ou pros. Trois mille cinq cents titres recensés à ce jour, ça leur donne amplement de quoi se mettre sous la dent !

S’inspirer des lectures de ses élèves — et inspirer à son tour

Partir des lectures des élèves, c’est exactement ce qu’Émilie Bédard a fait lorsqu’elle s’est retrouvée dans une classe de français de deuxième secondaire, après des années passées à enseigner la francisation.

« Si une élève me dit que telle autrice est sa préférée, je veux pouvoir en parler avec elle. Je lis des tonnes de livres chaque année. Au début, c’était pour rattraper mon retard. Mais j’y ai vite pris goût ! » En s’intéressant instinctivement aux lectures des ados, elle a adopté un conseil de Sophie Gagnon-Roberge sans le savoir. Aujourd’hui, elle s’en inspire en toute connaissance de cause.

Dans sa classe, il y a une sélection très garnie, constituée de dons ou d’achats d’occasion. Pour intéresser ses élèves, Émilie Bédard crée notamment des bibliothèques éphémères, où sont mis en évidence, chaque mois, des titres sélectionnés en fonction d’un thème : horreur, amour, intimidation, alouette. Elle avait déjà implanté ce principe, mais elle a fait sienne l’expression « bibliothèque éphémère » de Sophie, qui lui a plu. « Le renouvellement constant permet de garder l’élan et à mes élèves de se promener dans ces univers. »

Elle mise aussi sur des stratégies concrètes : des présentations orales sous forme de discussion en face à face, juste avec elle ; des jeux de rôle où les élèves représentent une maison d’édition fictive dont elles et ils doivent vendre les titres ; des partenaires de lecture (on change la disposition de la classe pour que deux élèves discutent d’un même livre) — une autre idée que Sophie Gagnon-Roberge décrit dans son ouvrage Quand enseigner la lecture prend tout son sens. Comme elle, Émilie Bédard met beaucoup de soin à proposer le bon livre à la bonne personne. « Le premier roman que les élèves lisent, il faut qu’ils l’aiment. Sinon, on les perd. »

Elle est au courant du phénomène BookTok et des livres populaires, et elle ne craint pas d’en parler franchement. « Oui, des petits dessins pastel cachent parfois certains contenus explicites. Il faut être au courant. Conseiller, accompagner, sans interdire. Ce sont des ados : ce n’est pas juste à elles et à eux de faire le tri. »

Comme Sophie et David, Émilie Bédard a elle aussi sa propre communauté sur Instagram, où son compte @laprofde.français est suivi par 4 500 personnes. « Je l’ai créé lors de la pandémie, pour garder contact avec mes élèves. Mais au fil du temps, plusieurs profs ont commencé à me suivre. » Elle y diffuse ses trouvailles, ses coups de cœur, ses bibliothèques éphémères — et reçoit des messages de membres du personnel enseignant qui s’en inspirent. « On a une belle communauté : personne ne garde ses trucs pour soi ! », se réjouit-elle.

En somme, s’il n’y a pas de recette magique, il y a toujours des profs qui y croient, qui lisent, qui s’ajustent, qui écoutent. Qui comprennent que le goût de lire ne s’impose pas, mais qu’il se cultive et se célèbre. « C’est comme semer un jardin », résume David Bessette. « Tu plantes, tu arroses, tu attends… Et parfois, sans t’en rendre compte, tu viens de faire pousser une passion. »