Faire de la lecture un événement
David Bessette a la littérature dans la peau — littéralement. Sur ses bras sont tatoués des livres dont les tranches multicolores ont quelque chose de magique
Mais l’univers livresque est aussi partout dans sa classe de troisième cycle du primaire. Sur les murs : des affiches d’albums jeunesse réalisées par ses élèves. Dans ses bibliothèques et armoires : pas moins de 1 500 livres ! Dans l’air : un parfum d’émerveillement.
« Créer des lectrices et lecteurs, ce n’est pas juste leur apprendre à lire. C’est former des gens qui vont continuer à lire, qui vont en parler, qui vont développer une culture littéraire », affirme l’enseignant. Pour y arriver, pas de baguette magique (quoique), mais mille et une stratégies imaginatives, à commencer par un immense coffre aux trésors en bois.
« Parfois, de la fumée s’en échappe », lance le Sherbrookois, l’œil brillant. Toujours prêt à surprendre ses élèves, il leur explique que chacune des cinq serrures peut être ouverte grâce à une clé, qui leur sera remise à la suite d’un défi réussi. Une fois la mission complétée en entier (David Bessette est un maître du suspense, qu’il étire juste assez longtemps), on tourne les cinq clés, et le coffre s’ouvre pour révéler son mystère. À l’intérieur (chut !), il y a parfois des livres, parfois un faux billet de 100 $… à échanger contre des livres ! Peu importe le prix, le message est le même : ici, les livres valent de l’or.
David Bessette en a la profonde conviction : l’accès aux livres, tous genres et tous formats confondus, est essentiel pour créer des lectrices et lecteurs. « Si on veut que les élèves lisent, il faut les faire mariner dans les livres. La bibliothèque de l’école ne suffit pas ; il faut que la classe déborde de livres. » Il parle spontanément d’un roman à son groupe ? Si quelqu’un le veut, le livre doit être accessible illico. « L’élève doit pouvoir repartir avec. Le goût de lire, ça n’attend pas. »
Une grande variété de romans, BD, ouvrages documentaires, mangas, albums et autres genres est donc nécessaire. Y a-t-il un nombre magique de livres dans une classe ? « À partir de 800, je n’ai jamais entendu un élève dire qu’il n’y avait rien à lire ! Une classe avec 300 livres, ça peut sembler énorme, mais comme il y a toutes sortes de lecteurs, un élève peut vite faire le tour de ce qui l’intéresse. »
Les budgets d’achats de livres pour les classes étant minces au primaire (et inexistants au secondaire), le pédagogue a plus d’un tour dans son sac pour s’en procurer : troc entre collègues, dons, projets entrepreneuriaux (avec subventions à la clé !), soutien octroyé par divers organismes comme le Club Rotary. Tous les moyens sont bons pour qu’il y ait des livres partout où ses élèves posent les yeux.
Il y a quelques années, David Bessette avait construit dans son local une impressionnante mezzanine pleine de livres, qui avait tristement fait la manchette quand le ministère de l’Éducation avait exigé sa démolition… Mais l’enseignant passionné ne s’est pas laissé décourager et il travaille toujours aussi fort pour faire de la lecture un événement.
« Le coin lecture doit être beau, » David Bessette y tient : la lecture doit susciter l’envie. « Un grand chef, en restauration, soigne la présentation de son plat. Nous, on soigne celle des livres ». Ses élèves y participent gaiement, notamment lorsqu’il leur fait emballer des livres comme des cadeaux de Noël, mais avec du papier très spécial : la photocopie d’une page. « Tu choisis ton livre autrement, en lisant un petit extrait ; c’est presque un blind date littéraire. Le livre devient un objet de désir ».
L’enseignant met aussi en place des « marchés du livre ». Chaque élève doit « vendre » un livre aux autres, les convaincre qu’il est à lire ; la prescription par les pairs, ça marche fort. « On crée ainsi des listes d’envies, il y a des échanges, les enfants notent ça dans leur carnet de lecture. La lecture devient virale. »
Ce beau virus, il le propage au quotidien, au-delà de l’école. Pour les familles, David Bessette a créé une page web suggérant des livres à lire à deux. Pas pour enseigner la lecture, mais pour partager un moment, simplement : « Même en sixième année, si ton enfant ne lit pas seul, lis-lui un livre. Ça compte. »


