Éclaircies
Le philosophe Platon se méfiait de l’écriture, bien qu’il ait lui-même beaucoup, et très bien, écrit. Il reprochait aux livres à peu près ce qu’on dénonce aujourd’hui chez l’intelligence artificielle : cet objet maléfique libère du fardeau de penser par soi-même, d’apprendre et de mémoriser les connaissances ; c’est un pas en direction de l’avachissement de l’esprit.
Longtemps, d’ailleurs, on a lu les livres à voix haute, comme pour rappeler leur dette envers la tradition orale. Il en fut ainsi, raconte-t-on, jusqu’à saint Augustin, que l’on dépeint lisant en silence. Recueilli, immobile, l’homme se contentait d’accueillir en lui-même le texte qu’il parcourait des yeux. Il était à la fois le conteur et son public. Le geste était révolutionnaire. Il promettait un avenir plus serein aux bibliothèques, d’abord, mais surtout, il ouvrait la promesse d’une vie intérieure inédite.
Augustin lisait tandis que Rome s’effondrait. La lecture permettait désormais d’échapper aux turpitudes du monde extérieur sans le quitter. Elle enrichissait la vie intérieure, sanctuaire de la liberté personnelle, source de l’inventivité poétique, de l’intelligence symbolique, de la beauté, de l’imagination, où chacun entretient cette petite flamme qui, même au cœur de la nuit la plus sombre, continuera de luire. Cette chaleur est celle qui engendre des mondes.
Que des livres puissent rendre idiot, personne ne le contestera. Qu’ils puissent se faire prophètes de malheur, corrompre la jeunesse, qu’ils ne vaillent parfois pas le papier sur lequel on les imprime, c’est l’évidence même. Qu’ils nous déchargent de la tâche d’apprendre par cœur les grands mythes, les grandes histoires, les grandes connaissances de notre culture, sachant qu’on pourra toujours les trouver sur les rayons d’une bibliothèque, cela est incontestable. Cependant, le moindre d’entre eux, le plus modeste des poèmes, le plus simple des contes, le plus petit des bouquins est une victoire de la liberté.
Pourtant, jamais les mots d’un roman n’ont fait reculer de tyrans, aucun poème n’a mis fin à une guerre, aucun livre jeunesse n’a sauvé un pays de la débâcle. Les mots ne viennent en aide qu’à ceux et celles qui les lisent. Ils allument ainsi mille fois mille feux. En silence. À l’abri de la fureur de l’histoire. Voilà pourquoi les brutes, qu’elles descendent du ciel ou sortent de terre, qu’elles arrivent du champ gauche ou du champ droit, craignent cet objet dont la seule existence, inévitable, incontournable, indestructible, est présage de leur défaite.
Mark Fortier
Lux Éditeur
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