Collections | Volume 12 | numéro 2

Dossiers

Pour un monde plus habitable

Josiane Cossette

Garder espoir en ces temps moroses relève par moments d’un tour de force. Mais plusieurs acteurs et actrices de l’écosystème du livre persistent et refont, chaque jour, le choix d’imaginer et de construire le monde de demain. Militance ? Engagement ? Résistance ? Lumière sur des gens, des initiatives et des maisons d’édition qui cherchent à rendre le monde plus habitable.

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« Imaginons Metropolis Bleu, qui continue ses activités tandis que les sirènes des bombardements obligent les gens à descendre dans des abris. L’Arsenal se dit : “si on accepte de ne pas faire ce qu’on aime faire, ils ont gagné ; on va continuer à parler de livres, à les chanter, à faire des manifs”. »

Simon de Joncas

De liberté et de liens humains

C’est depuis la Foire du livre de Rome, début décembre 2025, que Simon de Jocas s’entretient avec Collections. Malgré son horaire chargé, celui qui est alors encore à la tête des Éditions Les 400 coups est heureux de nous parler. Il saute dans le vif du sujet : « Dans la constitution italienne, toute forme de fascisme ou de proposition fasciste est interdite. Un éditeur qui expose à la Foire publie des textes appartenant à ce genre d’idéologies. L’événement a-t-il fait une erreur ? Quand peut-on demander à quelqu’un de ne pas être là ? »

Il n’y a pas de doute : Simon de Jocas est habité par les mêmes questionnements qui occupent le comité international Liberté de publier (Freedom for Publish Committee), dont il est membre, et qui est en quelque sorte « le penchant éditorial de ce que serait Pen International à travers le monde ». Pour retracer la genèse de sa participation à ce comité, il faut remonter au printemps 2020.

Lorsque le monde s’arrête, pandémie oblige, Simon de Jocas prend conscience qu’il ne pourra plus côtoyer ses collègues. Il crée le groupe Facebook Publishers Without Borders pour garder le contact. De fil en aiguille, les liens virtuels se tissent, notamment avec les membres de l’Union internationale des éditeurs (UIE ou IPA, pour International Publishers Association), qui rassemble 107 associations d’éditeurs de 85 pays. Puis, à la Foire internationale du livre de Guadalajara en 2022, la présidente de l’UIE recommande à Simon de se présenter sur le comité Liberté de publier, que l’union chapeaute. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) propose sa candidature, et Simon est élu ! « C’est dans ma nature de vouloir tisser des liens, bâtir des ponts. En raison de son caractère sensible et parce que certains membres ne pourraient pas parler librement, c’est un des rares comités de l’UIE qui requiert une élection. »

Simon et ses collègues des quatre coins du monde (Japon, Corée du Sud, Égypte, Turquie, Mexique, Portugal…) ont trois grands mandats à remplir. Le comité a d’abord le devoir d’analyser les demandes d’adhésion des associations nationales, pour s’assurer de leur respect de la liberté de publier. Puis, il endosse également le rôle de chien de garde de la situation mondiale en matière de liberté de publication. « Dès qu’une situation laisse croire que des éditeurs sont censurés, on l’analyse et on consigne le tout dans un grand dossier. On reste ainsi à jour sur des situations à risque de s’envenimer. »

Enfin, le comité remet chaque année le prix Voltaire, qui reconnaît le courage des éditrices et éditeurs qui refusent d’arrêter de faire des livres malgré l’adversité. En 2024, le prix a été décerné à l’éditeur palestinien Samir Monsour, qui continue de publier malgré les bombardements répétés de sa maison d’édition et de sa librairie à Gaza. Dans la foulée de cette édition, le comité a cru bon d’ajouter un nouveau prix, celui-ci ouvert aux initiatives hors édition, comme le festival L’Arsenal, en Ukraine. « Imaginons Metropolis Bleu, qui continue ses activités tandis que les sirènes des bombardements obligent les gens à descendre dans des abris. L’Arsenal se dit : “si on accepte de ne pas faire ce qu’on aime faire, ils ont gagné ; on va continuer à parler de livres, à les chanter, à faire des manifs”. »

Au moment de la parution de ce dossier, après 13 ans comme propriétaire des 400 coups, Simon de Jocas vient de céder sa maison à des repreneurs de l’interne, afin de se consacrer à différents projets, dont l’UIE, dont il est depuis peu membre de l’exécutif. « L’équipe [des 400 coups] est hyper solide, compétente. J’étais le morceau le moins important. Vendre au plus offrant ne m’intéressait pas. Je prends mon bâton de pèlerin, je continuerai à bâtir des liens et à tisser des relations autrement. » Et des idées en ce sens, l’ex-éditeur, qui affirme que « les livres sont importants, mais [que] les humains le sont davantage », en a plein. Il aura désormais l’espace pour leur donner vie.

Construire les possibles, de la parole à l’action

Ce n’est pas d’hier qu’Écosociété travaille à rendre le monde plus habitable. Sa posture a toujours été double : critiquer ce qui ne va pas et proposer des alternatives et des stratégies de résistance. « En 1992, l’Institut pour une écosociété a été cofondé par Serge Mongeau et Dimitri Roussopoulos. Il y avait alors un désert éditorial sur les questions environnementales, particulièrement dans l’espace francophone. Les ambitions étaient grandes : publier des livres et organiser des événements. On voulait rallier et agir », remet en perspective l’éditeur David Murray.

Au fil des années, la maison d’édition a pris les devants, mais Écosociété a conservé le même ADN. À l’heure où les droits sont attaqués de toutes parts, la maison d’édition continue à « combattre le productivisme, la surconsommation, les pouvoirs hiérarchiques et de domination », comme elle le statue sur son site Web. « Autant on est lucides sur la situation, autant on peut voir qu’il y a eu plusieurs progrès et que des sujets abordés aujourd’hui n’existaient pas auparavant. La décroissance, par exemple. On a réussi à amener ce terme et ce sujet sur la place publique », observe David Murray.

« Le message de fond de tous nos livres est qu’il faut passer par le collectif pour que ça change », poursuit-il. Et, souvent, les choses se passent. « On fait des livres d’intervention. Grâce au Piège Énergie Est, par exemple, on a réussi à bloquer le projet de pipeline TransCanada », rappelle David Murray, alors qu’un autre oléoduc vient d’être annoncé. Gageons qu’Écosociété trouvera le moyen de faire front ou de soutenir ceux qui le feront.

Car la maison n’hésite jamais à se montrer solidaire. Alors que la fachosphère s’expansionne, Écosociété, en plus de donner vie à ses propres titres sur la question (dont Avant d’en arriver là : Essai choral sur le péril fasciste, paru en janvier 2026), s’est récemment associée avec plusieurs maisons d’édition françaises pour publier le collectif Déborder Bolloré, qui décortique le tentaculaire empire médiatique multimilliardaire au service de l’extrême droite. « La concentration de la presse, ce n’est pas nouveau. Mais son objectif est maintenant idéologique. Ce qui se passe outre-Atlantique, ça finit par se passer ici. »

Le monde exempt de dynamiques de domination dont parlent ses parutions, Écosociété l’incarne dans sa structure. « On est en autogestion, sans hiérarchie. Tout le monde est à salaire égal, on a des responsabilités différentes. Chaque semaine on a une réunion d’équipe. Notre comité éditorial est constitué de membres de l’équipe et de gens de l’externe. L’esprit Écosociété, ça a toujours été ça : une famille militante. »

Les bénéfices l’emportent sur les défis. Travailler dans le dialogue et le consensus permet d’apprendre et de faire montre de care. « On se donne un espace d’écoute, on parle de santé mentale. Tout le monde est surmené, il y a aussi l’état de la planète… On se demande : “est-ce que tout le monde va bien ?” On lève des drapeaux avant de passer un seuil. »

En paroles et en actions, Écosociété s’efforce d’être cohérente jusqu’au bout. « On essaie d’être du côté du verre à moitié plein. La lucidité nous fait voir le côté sombre, quand on a des enfants, particulièrement. Mais c’est justement à travers eux qu’il faut garder cet espoir-là. » Ce n’est pas un hasard si Écosociété a acquis les Éditions de l’Isatis et créé la collection « Radar », qui s’adressent aux adolescent∙e∙s. « Il y a toujours une étincelle possible. Il y a eu des moments sombres dans l’histoire, où l’on ne voyait pas le futur avec optimisme. Mais on a trouvé des voies de passage. Il y a encore des possibilités et on y travaille quotidiennement, ne serait-ce que par les liens qu’on crée et les bonheurs qu’on cultive », conclut David Murray. « Il ne faut pas abandonner. »

Créer le monde avec les enfants

Cofondée en 2018 par Stéphanie Barahona et Rachel Arsenault, Dent-de-lion a pour mission de rendre le milieu de l’édition jeunesse plus inclusif en misant sur la représentativité. La ligne éditoriale de la maison (au si joli nom !) se concentre sur les questions de société, et elle le fait en prenant le pari « d’interroger et de créer le monde avec les enfants », précise Lilah Mercader, qui a repris le flambeau de l’édition en 2023, après avoir été responsable des communications.

L’éditrice s’enthousiasme de l’éclosion des activités de médiation culturelle ces deux dernières années, depuis que ce volet est piloté par Cynthia Rodriguez, médiatrice et ex-libraire pour enfants en langue espagnole. « C’est important qu’on se nourrisse des préoccupations et des réflexions des plus jeunes et qu’il y ait un dialogue. On doit être ancrés dans le réel le plus possible pour pouvoir le représenter », explicite Lilah, qui souligne en outre sa joie de pouvoir travailler en binôme.

Les échos qui venaient à Dent-de-lion par le passé étaient précieux… mais c’était trop peu. « Dans les événements, des familles d’enfants trans ou non binaires nous disent les effets qu’une lecture a eus sur leur enfant. C’est incroyable ce que ça fait de se voir et d’exister dans des livres jeunesse ! Échanger deux minutes sur un coin de table, ce n’est pas assez. La médiation culturelle nous permet de créer de vraies rencontres. »

Et par cela, l’éditrice sous-entend « pas à sens unique ». Lors des activités, les réflexions fusent de toutes parts, circulent et enrichissent toutes les parties. Les rencontres elles-mêmes deviennent parfois matière à création. « On a un projet de médiation culturelle avec un groupe d’adultes en francisation qui s’est transformé en livre. On aime trop ça ! »

En ce moment, en partenariat avec les Bibliothèques de Laval, Dent-de-lion mène un gros projet d’une cinquantaine d’ateliers, donnés dans les bibliothèques, les écoles et divers organismes communautaires. « Le projet propose une offre plus inclusive et diversifiée en médiation culturelle. Nour Symon, par exemple, donne un atelier autour de son (magnifique) album Doux rêves, belles personnes. Avec des encres fluo, les enfants créent leur propre constellation familiale, incluant des “personnes choisies” », explique Lilah.

Dent-de-lion adore les ateliers multidisciplinaires : une partie où l’on se salit les mains, une partie lecture ! Les personnes médiatrices proposent aussi du kamishibaï plurilingue (du théâtre de papier japonais), un spectacle autour d’un livre, la création d’une BD, alouette.

Rencontrer les enfants permet non seulement de rendre le monde de demain plus habitable, mais aussi de prendre conscience que notre monde l’est peut-être déjà davantage qu’on veut nous le faire croire. « On adopte l’approche “Par et pour” ou “own voices”. On met directement en contact les enfants avec les artistes de la diversité. On voit que les enfants n’ont aucun problème avec la diversité en général ! Les artistes reviennent avec des étoiles dans les yeux, les enfants aussi ! Ça n’illustre pas ce qui est représenté dans les médias », constate Lilah Mercader.

Alors que nos sociétés sont (littéralement) malades de vitesse, de performance et de profits, Dent-de-lion essaie de ralentir le cycle de publication et de prolonger la vie des livres. La médiation y contribue et permet aussi de diversifier les revenus de la maison, dont les subventions du Conseil des arts du Canada ont été coupées… Pas évident, mais cela permet à l’OBNL de faire des choix plus risqués — et aussi plus libres.

Ce qui est certain, c’est que Dent-de-lion déborde d’idées pour la suite. Lilah Mercader revenait tout juste d’un fellowship en France lorsqu’elle s’est entretenue avec Collections. « J’étais avec des éditeurs francophones de l’Afrique. Une expérience incroyable ! Ça remet notre situation en perspective et ça m’a donné envie de faire des coéditions à l’international », s’emballe-t-elle.

Recommencer à faire des documentaires et publier d’autres albums multilingues — « incroyables pour les familles issues de l’immigration ! » — sont aussi dans les cartons. Et parce que dans « maison d’édition » il y a « maison », Dent-de-lion rêve aussi d’un lieu physique, qui accueillerait des résidences d’artistes et des ateliers de médiation. Un lieu ouvert, dans la lignée du 104 à Paris, pour réfléchir, se rassembler, penser et — pourquoi pas avec Simon, David et d’autres personnes engagées — un peu ou beaucoup refaire le monde.

« C’est incroyable ce que ça fait de se voir et d’exister dans des livres jeunesse ! Échanger deux minutes sur un coin de table, ce n’est pas assez. La médiation culturelle nous permet de créer de vraies rencontres. »

Lilah Mercader